MARX ET MARXISME


MARX ET MARXISME
MARX ET MARXISME

Plus d’un siècle après sa mort, Karl Marx apparaît bien comme le premier théoricien du «socialisme scientifique» (même s’il n’est pas l’inventeur de cette expression, déjà utilisée avant lui par Proudhon) et, à ce titre, comme l’initiateur du mouvement ouvrier international contemporain. Toutefois, la présentation de sa théorie n’a jamais cessé d’être l’enjeu de luttes idéologiques, donc, en dernière instance, politiques.

Ces luttes apparaissent dès la période de sa propre activité: elles continuent dans la deuxième période de l’histoire du mouvement ouvrier, celle de la formation des partis socialistes de masse et de la IIe Internationale; dans la troisième période, celle du développement de l’impérialisme et de la révolution soviétique; et, dans la quatrième, la période actuelle, celle de la généralisation des luttes révolutionnaires à l’échelle mondiale, des scissions du mouvement communiste international et de la crise du «socialisme réalisé».

Il importe toujours, pour comprendre ces luttes, de remonter à leur signification pratique.

Ainsi en est-il des controverses qui portent sur la nature et le sens de la philosophie qui «fonderait» la théorie et la pratique du marxisme: hégélienne? anti-hégélienne? Matérialisme naturaliste, où l’histoire humaine apparaît comme le prolongement de l’évolution biologique et même géologique, où les lois de l’histoire sont des cas particuliers d’une dialectique universelle de la nature? Ou bien philosophie humaniste, fondée sur la critique de toutes les aliénations de la société bourgeoise, sur l’idéal éthique d’une libération de l’homme, sur l’irréductibilité créatrice de la pratique historique? Mais la théorie de Marx est-elle au juste fondée sur une philosophie?

Ainsi en est-il également des controverses qui portent sur le rôle de Marx dans l’histoire du mouvement ouvrier, et en particulier dans la Ire Internationale, donc sur le sens des luttes de factions qui s’y sont déroulées et les circonstances de sa dissolution. Marx a-t-il été en quelque sorte l’invité du mouvement ouvrier? A-t-il introduit de l’extérieur dans le mouvement ouvrier une théorie forgée en tant qu’observateur (et non participant) des événements historiques? A-t-il su, par une tactique souple, faire triompher dans le mouvement ouvrier sa tendance contre d’autres, en attendant que leur conflit conduise à la scission? Ou bien a-t-il été le véritable créateur de l’Internationale, a-t-il exprimé les tendances profondes du mouvement, en facilitant le processus, en se faisant l’interprète de l’histoire pour instruire et guider les dirigeants de la classe ouvrière?

En fait, dans ces questions philosophiques comme dans ces questions historiques, il s’agit d’un même paradoxe: ce que Marx semble apporter du dehors au mouvement du prolétariat, c’est en réalité une idéologie prolétarienne de classe, autonome. Au contraire, les porte-parole autochtones du prolétariat n’ont d’abord été, en fait, que des représentants de l’idéologie petite-bourgeoise. C’est en ce sens très particulier que le marxisme a été importé dans la classe ouvrière par l’œuvre d’un intellectuel: cette importation est le même processus que celui par lequel le prolétariat trouve les formes d’organisation qui commandent son rôle historique dans la lutte des classes. Et, par conséquent, ce sont, pour chaque époque, les conditions pratiques permettant ou empêchant la fusion de la théorie révolutionnaire et du mouvement ouvrier qui sont en jeu dans l’interprétation de l’œuvre de Marx et de son rôle.

1. Les étapes de la vie politique de Marx

La jeunesse (1818-1846)

À l’époque de la jeunesse de Karl Marx, la contradiction principale d’où résultent les caractéristiques de l’histoire européenne commence seulement à se manifester comme contradiction de la bourgeoisie capitaliste et du prolétariat industriel. Son développement est extrêmement inégal.

En Allemagne, où Marx reste jusqu’à la fin de 1843, la bourgeoisie n’est dominante qu’en Rhénanie où Marx est né; son père est, à Trèves, un avocat libéral, d’origine juive, converti au protestantisme. La question principale est celle de l’unité nationale. L’État prussien, qui fait payer à la paysannerie et à la bourgeoisie libérale la guerre de libération de 1814 par une très dure répression, tente de réaliser l’unité nationale par l’alliance des classes dominantes, bourgeoisie et féodalité foncière. Marx est étudiant en philosophie et en droit à Bonn, puis à Berlin; il est docteur en philosophie en 1841 avec sa thèse Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure (Differenz der demokritischen und epikureischen Naturphilosophie ), mais ne parvient pas à obtenir une chaire de professeur; il est membre du cercle des hégéliens de gauche, animé par Bruno Bauer. Il devient journaliste, puis rédacteur en chef de la Rheinische Zeitung de tendance démocratique révolutionnaire, finalement interdite par le gouvernement prussien.

En France, où Marx émigre en octobre 1843, le développement de la grande industrie commence, la classe ouvrière devient une force décisive dans la lutte politique contre la domination de la grande bourgeoisie agraire et de l’«aristocratie financière», en même temps qu’elle commence de développer sa lutte contre le capital. La France est le pays classique des premières formes d’idéologie politique du prolétariat (blanquisme, socialisme et communisme utopiques: Saint-Simon, Fourier, Proudhon, Cabet), dominées par l’idéologie humaniste de la petite bourgeoisie radicale. La forme d’organisation correspondante est la secte, voire la société secrète. Marx, qui reste à Paris jusqu’en février 1845, en est expulsé par Guizot à la demande de la Prusse. Il publie, dans les Annales franco-allemandes , «Sur la question juive» et «Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel» («Zur Kritik der hegelschen Rechtsphilosophie», article paru en 1844 dans les Deutsch-französische Jahrbücher ): dans les limites d’une critique de l’État et de l’idéologie (représentée sous sa forme religieuse), le prolétariat apparaît, dans ces textes, comme la force historique destinée à renverser les rapports sociaux existants, réalisant ainsi l’émancipation humaine, par opposition à l’émancipation fictive, simplement juridique, réalisée par la bourgeoisie.

À Paris, Marx, devenu communiste, fréquente assidûment les cercles d’ouvriers socialistes français et allemands émigrés (notamment la Ligue des justes). Il est profondément influencé par le saint-simonisme auquel l’initie son ami H. Heine. Le communisme, forme la plus radicale de l’idéologie révolutionnaire de la classe ouvrière, lui apparaît non pas comme un idéal d’égalitarisme et de fraternité religieuse, mais comme «la forme nécessaire et le principe énergétique du futur prochain», le résultat de l’approfondissement des contradictions de la société actuelle. Marx étudie à travers l’économie politique anglaise (et française) la contradiction du travail aliéné , qui, dans la société bourgeoise, dépossède le producteur d’autant plus qu’il produit davantage (Manuscrits économico-politiques de 1844 ). En collaboration avec Engels, il critique dans La Sainte Famille , d’un point de vue matérialiste, la philosophie idéaliste de l’histoire, le point de vue simplement critique sur la société, qui traduit l’impuissance historique de la petite bourgeoisie intellectuelle. C’est la lutte de masse du prolétariat qui à ses yeux est la véritable critique de tout l’ordre social existant.

En 1845, Marx, réfugié à Bruxelles, travaille avec Engels à élaborer une conception matérialiste de l’histoire, fondement théorique d’un socialisme prolétarien autonome (Thèses sur Feuerbach et L’Idéologie allemande , manuscrits publiés après la mort de Marx). Il milite activement dans les groupes révolutionnaires d’ouvriers allemands. Il joue un rôle décisif dans la création de la première organisation ouvrière internationale, la Ligue des communistes (1847), qui, sous son influence et celle d’Engels, substitue à sa première devise: «Tous les hommes sont frères» le mot d’ordre: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!»

À la même époque, Marx effectue ses premiers voyages en Angleterre, seul pays européen où la grande industrie capitaliste est déjà dominante et où la classe ouvrière commence à s’organiser en mouvements économiques et politiques de masse (chartisme, trade-unions), comme le montre Engels dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre .

Du point de vue théorique, la période de jeunesse de Marx l’a conduit de la philosophie idéaliste allemande, dont la dialectique hégélienne était la forme la plus systématique, au matérialisme «critique» (sous l’influence prépondérante de Feuerbach), puis au matérialisme historique. Ce processus de transformation a permis la combinaison de la philosophie allemande et du socialisme (essentiellement français). Une telle combinaison s’esquisse alors chez d’autres théoriciens du mouvement ouvrier (par exemple, Proudhon), sans qu’ils parviennent à surmonter les difficultés qu’elle comporte: de ce fait même, leur position reste largement contradictoire. Cette contradiction a sa contrepartie pratique immédiate: par exemple, dans l’incapacité de reconnaître le caractère objectivement international de la lutte du prolétariat, et la nécessité, pour lutter contre la domination économique de la bourgeoisie, de lutter aussi contre sa domination politique. Misère de la philosophie , dit l’anti-Proudhon (1846), et le Manifeste du Parti communiste (rédigé en 1847 pour la Ligue des communistes) constituent les premiers exposés cohérents du matérialisme historique, c’est-à-dire les premiers textes de Marx dont la position théorique soit irréductible à toute forme antérieure, où la position spécifique du prolétariat devient dominante en même temps qu’elle trouve sa formulation. La rupture est à la fois théorique et politique. Mais elle ne constitue que le début d’une évolution incessante, marquée de découvertes et de «rectifications» successives, en particulier quant à sa représentation encore quelque peu messianique du prolétariat comme classe soumise à une paupérisation absolue et donc «radicalement dénuée d’illusions» (nationalistes, morales, religieuses) et quant à son interprétation «catastrophiste» des crises capitalistes.

La révolution de 1848

Expulsé de Bruxelles en mars 1848, Marx est au même moment invité à rentrer en France par le gouvernement provisoire issu de la révolution de Février à l’instigation de ses membres ouvriers. Il s’oppose au projet de certains émigrés d’une expédition militaire en Allemagne. Lorsque éclate le soulèvement pour l’unité nationale et le gouvernement démocratique, Marx rédige les Revendications du Parti communiste en Allemagne , programme d’une possible unité d’action entre la bourgeoisie libérale et le prolétariat. À partir d’avril-mai 1848, il met cette idée en pratique, en dirigeant à Cologne la section de la Ligue des communistes, en fondant une association de travailleurs de sept mille adhérents, en prenant la direction de la Neue rheinische Zeitung (à laquelle collaborent Engels, Lassalle, les frères Wolff...): à ce journal, dit-il, «on ne pouvait donner qu’un drapeau, celui de la démocratie, mais celui d’une démocratie qui mettrait en évidence en toute occasion le caractère spécifiquement prolétarien qu’elle ne pouvait encore arborer». Il participe au Comité de salut public créé à Cologne. Par là, s’esquisse une action révolutionnaire de masse qui dépasse largement le cadre initial de la secte socialiste.

Après les articles de Marx contre les massacres des ouvriers français pendant les journées de Juin, les commanditaires libéraux de la Nouvelle Gazette rhénane se retirent. La contre-révolution monarchique, féodale et grande-bourgeoise progresse en Allemagne en même temps que la contre-révolution bourgeoise l’emporte en France. La bourgeoisie allemande choisit l’alliance avec les grands propriétaires fonciers, sous l’hégémonie de l’État prussien, contre le libéralisme politique et l’unité nationale. Marx, accusé de subversion, est acquitté par le jury de Cologne. Rompant avec la bourgeoisie démocratique qu’effraie la révolution, il reprend le travail d’organisation et de formation théorique des organisations ouvrières (Travail salarié et capital , publié en 1849 sous le titre de Lohnarbeit und Kapital , à partir de conférences faites en 1847 à Bruxelles), tout en essayant de contribuer à la résistance armée des révolutionnaires rhénans. Au printemps 1849, Marx est expulsé d’Allemagne, puis, afin d’échapper à l’assignation à résidence par le gouvernement français, il se réfugie à Londres (sur tous ces événements, lire Révolution et contre-révolution en Allemagne d’Engels).

Après l’échec des révolutions en France et en Europe, Marx est un temps persuadé que la reprise du soulèvement est imminente en France. Aux sections de la Ligue des communistes reconstituée, il écrit: «Le parti du prolétariat doit se différencier des démocrates petits-bourgeois qui veulent terminer la révolution au plus vite [...] et rendre la révolution permanente jusqu’à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été chassées du pouvoir [...] dans tous les pays principaux du monde» (1850). Au même moment, apparaît pour la première fois chez lui la notion de dictature du prolétariat , forme politique indispensable pour «maintenir la révolution en permanence jusqu’à la réalisation du communisme».

En comparant le déroulement des révolutions française et allemande, en étudiant leur interdépendance et les conditions économiques dans lesquelles elles se déroulent, Marx énonce une quadruple conclusion:

– L’état du rapport des forces entre les classes qui luttent les unes contre les autres dans la société moderne dépend de la conjoncture économique: l’affaiblissement de la bourgeoisie et son isolement résultent de la crise commerciale mondiale de 1847, son renforcement en 1848-1849 dépend du retour de la prospérité industrielle. «Une véritable révolution n’est possible que dans les périodes où ces deux facteurs – les forces productives modernes et les formes de production bourgeoises – entrent en conflit les unes avec les autres.»

– Le succès de la révolution prolétarienne dépend de la capacité de détacher la petite paysannerie propriétaire, pauvre, de la bourgeoisie et de l’État qui l’exploitent indirectement, et de la rallier à la lutte, sous la direction de la classe ouvrière, contre les classes dominantes.

– Le développement des contradictions sociales en Angleterre, la lutte autonome du prolétariat contre la bourgeoisie française, la guerre démocratique en Allemagne et en Europe centrale sont les facteurs inséparables d’un même processus révolutionnaire. L’ordre contre-révolutionnaire et la répression reposent en Europe sur la solidarité des classes possédantes.

– L’État moderne est l’instrument de cette domination et de cette solidarité, le garant du maintien de l’exploitation. La république démocratique bourgeoise, reposant sur le suffrage universel et le mécanisme des partis, est la forme normale de la dictature de la bourgeoisie ; c’est le régime politique qui permet l’unité des différentes fractions de la bourgeoisie, la domination de la bourgeoisie sur la classe paysanne et la petite bourgeoisie. C’est pourquoi la révolution prolétarienne ne peut l’emporter qu’à condition de «concentrer contre l’État toutes ses forces de destruction», de «briser la machine d’État que toutes les révolutions politiques n’ont fait que perfectionner».

Ces conclusions sont énoncées notamment dans Les Luttes de classes en France (Die Klassenkämpfe in Frankreich , 1850) et dans Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte (1852).

La clé de la révolution ininterrompue jusqu’au communisme est donc dans le développement des contradictions de la production capitaliste, dans la concentration du prolétariat en un mouvement politique de masse et dans la connaissance exacte de ces conditions. La Ligue des communistes est dissoute. Marx critique tout volontarisme: «Lorsque l’époque des révolutions de 1848-1849 fut close, Marx se dressa contre toute tentative de jouer à la révolution, exigeant que l’on sût travailler dans la nouvelle époque qui préparait, sous une «paix» apparente, de nouvelles révolutions» (Lénine, Karl Marx ). La théorie du «parti révolutionnaire» qui s’ébauchait déjà dans le Manifeste et dans Misère de la philosophie – qu’on peut désigner comme théorie du «parti conscience» – inclut à la fois le moment de la lutte économique (syndicale) et celui de la lutte politique. Elle s’exprime philosophiquement dans les concepts de «classe en soi» et de «classe pour soi», qui disparaîtront plus tard.

«Le Capital » et l’Internationale (1850-1870)

La période qui va de 1850 à 1870 est d’abord celle du triomphe de la contre-révolution sur le continent et même en Angleterre. C’est la période de l’alliance entre les gouvernements russe, anglais, français, prussien, autrichien qui s’accordent, tout en se querellant, pour maintenir l’ordre existant. C’est la période des premiers affrontements impérialistes pour le partage du monde. C’est la période où la révolution industrielle capitaliste (dont l’Angleterre, qui domine le marché mondial, reste le centre) s’étend en profondeur à la France, à l’Allemagne, aux États-Unis. Mais c’est aussi, à partir des années 1860, la période des luttes de libération nationale en Europe (Irlande, Pologne), la période de l’accroissement massif de la classe ouvrière, des progrès de son organisation syndicale, des premières grandes grèves.

La préparation du «Capital»

«Marx vit dans un grand isolement [...]. Lorsqu’on lui rend visite, on est accueilli non par des salutations, mais par des catégories économiques» (Pieper à Engels, janv. 1851). Il poursuit des travaux théoriques acharnés, notamment à la salle de lecture du British Museum, qui portent surtout sur l’économie politique, mais également sur la philosophie, sur l’histoire, sur les sciences naturelles, sur les mathématiques. En 1866 encore, il écrit: «Bien que je consacre beaucoup de temps aux travaux préparatoires pour le Congrès de Genève [de l’Internationale], je ne puis, ni ne veux m’y rendre, car il m’est impossible d’interrompre mon travail pendant un temps aussi long. Par ce travail, j’estime faire quelque chose de bien plus important pour la classe ouvrière que tout ce que je pourrais faire personnellement dans un congrès quelconque» (lettre à Kugelmann du 23 août 1866).

Aujourd’hui, grâce à la publication des différents manuscrits qui s’étendent de 1857 (Grundrisse ) à 1867 (livre I du Capital ), on peut se faire une idée plus précise de l’ampleur et des étapes de cette recherche. Elle se concentre autour de deux grands thèmes. D’un côté (à travers la critique de Proudhon et du «socialisme ricardien», qui – comme chez Hodgskin – cherchait à fonder sur la «loi de la valeur » smithienne un plan de redistribution de la richesse sociale), elle démasque au fondement du concept classique d’échange (et de marché ) une représentation anthropologique naturaliste et essentiellement juridique. De l’autre, elle confronte le concept ricardien de la productivité du capital à l’analyse du procès de travail et des conditions de vie de la classe ouvrière (notamment par l’utilisation systématique des rapports des «inspecteurs de fabriques» anglais, tel L. Horner, qui décrivent en détail l’intensification du «surtravail» par la révolution industrielle). L’accumulation capitaliste apparaît alors comme une dialectique sociale du «travail mort» et du «travail vivant», du développement de la «force productive» (manuelle et intellectuelle) et de l’exploitation, dont l’«automouvement» engendre progressivement tout le système des rapports sociaux de la «société bourgeoise».

Ce travail est fréquemment interrompu par suite de la terrible misère matérielle dans laquelle il vit: «Je ne pense pas qu’on ait jamais écrit sur l’argent tout en en manquant à ce point. La plupart des auteurs qui en ont traité vivaient en bonne intelligence avec le sujet de leurs recherches» (à Engels, 21 janv. 1859). Plusieurs enfants de Marx meurent alors en bas âge. Les huissiers prennent, à sa poursuite, le relais de la police.

Marx collabore à différents journaux démocratiques, puis socialistes, notamment le New York Daily Tribune , où paraissent ses analyses de la politique internationale, de la colonisation anglaise, de la conjoncture économique (la crise de 1857), des mécanismes du crédit et de la circulation monétaire, du système industriel. À partir de 1859, il prend la direction effective de Das Volk , organe de l’Association culturelle des ouvriers allemands de Londres. Il collabore aux journaux chartistes et socialistes anglais (le People’s Paper ).

En 1859, Marx publie la première partie de la Contribution à la critique de l’économie politique , où figurent sa théorie de la marchandise et celle de l’argent (seule publiée); en 1860, Herr Vogt , contre les falsifications de l’histoire du mouvement ouvrier par un naturaliste, ancien député à l’Assemblée de Francfort, dont les archives saisies par la Commune prouveront après coup qu’il était l’agent de Napoléon III; en 1867, le livre Ier du Capital , résultat du travail de quinze ans, «certainement le plus redoutable missile qui ait été lancé à la tête des bourgeois y compris les propriétaires fonciers».

Dans la Préface de la Contribution , Marx avait résumé «le résultat général qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à [ses] études». Ces formulations allaient constituer plus tard l’exposé «canonique» des principes du matérialisme historique: «Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur quoi s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel des conditions de production économiques – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse – et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. Pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se propose jamais que des tâches qu’elle peut accomplir, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche elle-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour la remplir existent déjà ou du moins sont en voie de constitution. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du processsus de production sociale, non pas dans le sens d’un antagonisme individuel, mais d’un antagonisme qui naît des conditions d’existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s’achève donc la préhistoire de la société humaine.»

L’Internationale

Mais, en 1864, avait été fondée, à l’occasion d’un meeting en faveur de la liberté de la Pologne, l’Association internationale des travailleurs, connue sous le nom de Ire Internationale. Elle rassemble des organisations ouvrières anglaises, allemandes, françaises, suisses, belges, puis italiennes, espagnoles, américaines, etc., d’inspirations idéologiques très diverses (proudhoniens, lassalliens, bakouniniens, mazziniens, trade-unionistes, libéraux anglais, etc.); leur réunion est, selon Marx, «le produit spontané du mouvement prolétaire, engendré lui-même par les tendances naturelles, irrépressibles de la société moderne», c’est-à-dire par le développement des luttes politiques et économiques de classes.

Marx est invité, dès l’origine, à faire partie du Comité provisoire, puis du Conseil général de l’Internationale. Il fait triompher, contre le projet d’un simple organisme consultatif de liaison et de solidarité, la conception d’un organisme de direction politique chargé d’élaborer à partir des situations locales «une tactique unique pour la lutte prolétarienne de la classe ouvrière dans les divers pays» (Lénine, Karl Marx ). «Je suis en fait à la tête de cette affaire» (Marx à Engels, 13 mars 1865).

Le Conseil général se réunit toutes les semaines, reçoit en permanence des correspondants, organise la solidarité matérielle aux grèves des différents pays par des collectes internationales. L’A.I.T. réussit ainsi à interdire l’embauche des ouvriers étrangers par les entreprises dont les travailleurs sont en grève. Elle contribue à la mobilisation de la classe ouvrière anglaise qui empêche l’Angleterre d’intervenir dans la guerre de Sécession aux côtés du Sud (1862), à la mobilisation de la classe ouvrière américaine contre le conflit anglo-américain (mai 1869): «La classe ouvrière apparaît sur la scène historique, non plus comme un exécutant docile, mais comme une force indépendante [...] capable de dicter la paix là où ses soi-disant maîtres crient à la guerre.» Elle mène une lutte politique et idéologique active pour le soutien des mouvements de libération nationale en Europe. Elle entreprend plusieurs enquêtes sur la condition ouvrière à partir d’un questionnaire établi par Marx: «Il faut avoir une connaissance exacte et positive des conditions dans lesquelles travaille et se meut la classe ouvrière» (1865). Elle diffuse, sous forme d’adresses , publiées dans les différents pays, et par la presse des sections nationales, les textes de base d’une formation théorique de la classe ouvrière.

L’activité de l’Internationale n’en reste pas moins dominée par des luttes idéologiques incessantes.

Le socialisme français est massivement proudhonien, hostile à «toute action révolutionnaire (c’est-à-dire qui jaillit de la lutte des classes elles-mêmes), à tout mouvement concentré social, c’est-à-dire réalisable également par des moyens politiques (comme, par exemple, la diminution légale de la durée de la journée de travail); et cela sous prétexte de liberté, d’antigouvernementalisme ou d’individualisme antiautoritaire» (Marx à Kugelmann, nov. 1866).

Le socialisme anglais est trade-unioniste, réformiste et légaliste, hésitant devant la lutte économique de classes qui risque à ses yeux d’entraîner la hausse des prix. Il s’éloigne de plus en plus de la tradition chartiste et se concentre pour longtemps dans le milieu de l’«aristocratie ouvrière».

Le socialisme allemand est en majorité organisé dans l’Association générale des travailleurs allemands, fondée en 1863 par F. Lassalle, qui nourrit de façon répétée l’illusion d’une intervention socialiste de l’État prussien: «Elle greffe le césarisme sur les principes démocratiques» (lettre à Marx de trois ouvriers berlinois, 1865).

Au conseil général de l’A.I.T. s’affrontent les expressions de ces diverses tendances. L’autorité intellectuelle de Marx, le soutien qu’il reçoit d’une majorité de sections imposent généralement les vues du «socialisme scientifique». Sans qu’il soit, bien évidemment, question de «marxisme», c’est en ce sens que se prononcent généralement les congrès successifs:

– Pour la lutte économique de classes et son organisation dans les syndicats, qui sont les «écoles du socialisme». «Si la classe ouvrière, note Marx, lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure». Mais «les ouvriers ne doivent pas s’exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils luttent contre les effets et non contre les causes». Ils doivent donc inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire: «Abolition du salariat», qui est leur objectif final» (Salaire, prix et profit , rapport de 1865 à l’Internationale).

– Pour l’appropriation collective des moyens de production par la classe ouvrière, contre le rêve du retour à leur propriété individuelle (Bruxelles, 1868, Bâle, 1869).

– Contre l’indifférence (des proudhoniens) aux luttes nationales, contre la résistance des ouvriers européens à se désolidariser de leur bourgeoisie et à lutter aux côtés des peuples qu’elle exploite (par exemple, dans la question irlandaise).

– Pour l’organisation de la lutte politique de classe dans l’appareil politique existant, sous la forme d’un parti organisé (les anarchistes veulent l’autonomie des sections locales, Marx exige la reconnaissance de la tendance générale de l’Internationale); pour l’incorporation des intellectuels révolutionnaires au mouvement ouvrier (les proudhoniens voudraient exclure tous ceux qui ne sont pas des ouvriers manuels).

Ainsi, par une combinaison inégale de thèses théoriques et d’expériences concrètes, se constitue progressivement un concept de «politique prolétarienne» échappant au dilemme de l’apolitisme (ou de la négation abstraite de l’État) et du légalisme (voire de l’étatisme), qui oppose à la pratique bourgeoise de la politique une autre pratique (de masse) de la politique. L’historiographie récente a confirmé la réalité de cette tendance. Elle en a aussi montré les limites.

La Commune, la fin de l’Internationale, les dernières œuvres (1871-1883)

La Commune de Paris

La Commune de Paris et ses conséquences immédiates marquent la fin de la première période de l’histoire du mouvement ouvrier organisé. Du point de vue de Marx, la guerre franco-allemande de 1870 présente un redoutable dilemme:

– Elle annonce, quelle qu’en soit l’issue, la chute de Napoléon III, la fin du bonapartisme en France et la fin de son influence sur l’Europe: elle implique du même coup la réalisation de l’unité allemande, c’est-à-dire la fin du processus de révolution bourgeoise; et celle-ci est elle-même la condition de l’approfondissement des luttes de classes en Allemagne, du développement du mouvement ouvrier allemand. Du côté allemand, la guerre a, en dernière analyse, un caractère défensif.

– Mais la guerre franco-allemande signifie aussi que la révolution bourgeoise en Allemagne sera achevée par le haut, sous l’hégémonie de l’État prussien des hobereaux. Par là même, elle annonce la reconstitution immédiate du bloc défensif des classes possédantes européennes, au prix de quelques changements dynastiques et d’un renversement des hiérarchies: c’est ce que prouve aussitôt la collusion de Bismarck et de Thiers, qui permet l’écrasement de la Commune, lequel permet à son tour la répression féroce du mouvement ouvrier en Allemagne et dans toute l’Europe.

C’est dans l’intervalle, dans le jeu laissé par cette contradiction complexe, que peut se manifester l’action du prolétariat.

L’Internationale organise ou appuie les manifestations de solidarité mutuelle des classes ouvrières allemande et française, qui précèdent de peu l’entrée en guerre. Après la chute du Second Empire, remarquant que la République française «n’a pas renversé le trône, mais seulement pris sa place restée vacante», et qu’elle continue donc sa politique, l’Internationale (par la plume de Marx) montre que «la classe ouvrière française se [trouve] placée dans des circonstances extrêmement difficiles», et que l’insurrection «serait une folie désespérée». Pourtant «il serait évidemment fort commode de faire l’histoire si l’on ne devait engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables [...]. La démoralisation de la classe ouvrière serait un malheur bien plus grand que la perte d’un nombre quelconque de «chefs». Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle» (à Kugelmann, 17 avr. 1871).

Dès l’insurrection du 18 mars 1871 en réponse à la provocation de Versailles, le Conseil général de l’Internationale, qui n’avait aucune part directe dans son déclenchement, «salua avec enthousiasme l’initiative révolutionnaire des masses» (Lénine, Karl Marx ). Il organise, sous la direction de Marx, la solidarité internationale vis-à-vis de la Commune, malgré de très grandes difficultés. Forçant le blocus, il peut communiquer à la Commune des informations (sur l’accord secret conclu entre Bismarck et Jules Favre) et quelques conseils tactiques en matière de défense militaire, de finances, de politique du travail. Après la chute de la Commune, due en partie à «la trop grande honnêteté» des travailleurs parisiens qui ne voulurent pas devancer la concentration des troupes versaillaises et prussiennes en prenant l’offensive, ni répondre à la terreur bourgeoise par la terreur populaire, Marx et ses camarades organisent le sauvetage des rescapés.

La « dictature du prolétariat»

La classe ouvrière dominait, en fait, mais n’assurait pas à elle seule la direction de la Commune, où figuraient aussi les représentants de la petite bourgeoisie «jacobine», artisanale et intellectuelle. Les représentants de la classe ouvrière se divisaient eux-mêmes en une majorité de blanquistes et une minorité d’internationaux (Léo Frankel, Eugène Varlin). Mais, poussée par la nécessité de sa propre survie, la Commune appliqua, dans les faits, une politique révolutionnaire. Non seulement Marx en approuva le principe, mais – tout en critiquant l’insuffisance des mesures d’organisation face à la contre-révolution – il fut amené à en tirer les leçons dans sa propre conception du socialisme. Elles aboutirent à une rectification explicite de certaines thèses du Manifeste communiste , et donnèrent naissance tendanciellement à un nouveau concept de la «dictature du prolétariat»: non plus simple stratégie révolutionnaire de conquête du pouvoir, mais forme politique spécifiquement prolétarienne, fondée sur l’organisation des producteurs et sur la démocratie de masse (d’où procéderont plus tard des conceptions et des pratiques aussi diverses que le «communisme des conseils», les «soviets» russes, les «conseils de fabrique» turinois en 1919). Aux yeux de Marx, trois grands traits caractérisent cette innovation de la Commune:

– Elle ne se «contenta pas de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte», mais entreprit aussitôt de la briser. Alors que Marx, après les révolutions de 1848, avait seulement pu démontrer la nécessité de ce processus, la Commune donnait à ce dernier un contenu en même temps qu’un début de réalisation en jetant les fondements d’un État de dictature du prolétariat. Ce qui signifiait: la «suppression de l’armée permanente et son remplacement par le peuple en armes»; la suppression du corps des fonctionnaires et des institutions parlementaires, remplacées par «des ouvriers ou des représentants connus de la classe ouvrière [...], responsables et révocables à tout moment», assurant leur fonction «pour des salaires d’ouvriers» et constituant «un corps agissant, exécutif et législatif à la fois».

La Commune dépouilla ainsi la justice de sa «feinte indépendance» (alors que Marx écrivait, à propos du Préambule des Statuts de l’Internationale: «Je fus obligé d’admettre [...] des passages sur le devoir, le droit, la vérité, la morale, et la justice. Il faudra un temps avant que le réveil du mouvement permette l’ancienne franchise de langage») et elle put même commencer à «briser l’outil spirituel de l’oppression» en s’attaquant à l’organisation matérielle de l’Église et en esquissant une instruction populaire contrôlée par le peuple (et non par l’Église, ou l’État).

– En même temps qu’elle «trouvait enfin» la forme politique du gouvernement de la classe ouvrière, qui permet de réaliser l’émancipation économique du travail, la Commune combinait avec sa révolution politique les premières mesures d’expropriation du capital au profit des travailleurs.

– Par sa politique de destruction de l’État bourgeois, qui est le principal agent de leur exploitation, la Commune jette les bases du ralliement de la petite bourgeoisie pauvre et de la paysannerie à la dictature du prolétariat. La justesse de sa politique est démontrée a contrario par l’échec de la Commune de Lyon où l’action de Bakounine conduit à l’isolement de la classe ouvrière.

Ces leçons de la Commune et l’analyse de sa conjoncture figurent dans les trois Adresses rédigées par Marx pour l’Internationale – la première, le 23 juillet 1870; la deuxième, le 9 septembre 1870; la troisième, que l’on connaît sous le titre La Guerre civile en France , le 30 mai 1871 –, ainsi que dans sa correspondance avec Kugelmann.

La fin de l’Internationale

Avec la Commune de Paris, le «spectre du communisme» s’est matérialisé. L’Internationale apparaît aux gouvernements de toute l’Europe comme l’ennemi à abattre à tout prix. Sur la proposition de Jules Favre, la répression est organisée en commun.

Mais, refusant de suivre Marx dans les conséquences de son analyse et rejetant les leçons politiques de la Commune, les représentants du trade-unionisme anglais quittent le Conseil général. Les caractères spécifiques de l’État en Angleterre, ses traditions de démocratie bourgeoise semblent rendre possible un passage au socialisme de type pacifique. Cependant, répondant en juillet 1871 au correspondant du journal américain The World , Marx ne se déclare pas aussi optimiste: «La bourgeoisie anglaise s’est toujours montrée prête à accepter le verdict de la majorité aussi longtemps que les élections assurent son monopole. Mais soyez sûr que nous aurons affaire à une nouvelle guerre de Sécession, dès qu’elle sera en minorité sur des questions qui soient pour elle d’importance vitale.»

Bakounine et ses amis, malgré les conséquences catastrophiques de leur intervention, considèrent la Commune comme une confirmation de l’anarchisme. Depuis 1868, leur influence s’était étendue en Italie, en Belgique, en Suisse et en Espagne; ils avaient fondé l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, qui se battait pour le «communisme antiautoritaire» et développait au sein de l’Internationale une activité secrète de désagrégation. La lutte interne dure jusqu’au Congrès de La Haye de septembre 1872 (Marx à Kugelmann: «Il y va de la vie ou de la mort de l’Internationale»), où Marx et Engels, soutenus par la plupart des anciens communards et blanquistes (L. Frankel, E. Vaillant), obtiennent l’exclusion de Bakounine et l’approbation de leur théorie du parti: «Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes» (art. 7 a , adj. aux Statuts de l’A.I.T.). Ils font également voter le transfert du Conseil général à New York. L’A.I.T. sera dissoute en 1876.

Pourtant, la «mort» de l’Internationale fut sa «vie»: c’est par la diffusion de l’analyse de la Commune (La Guerre civile en France ) que se développa en grande partie le travail politique dans les différents pays européens à partir de 1871. Les ouvrages antérieurs de Marx commencèrent alors à être largement connus et utilisés dans les organisations du prolétariat: en Allemagne, en France, en Russie, en Italie. «La Ire Internationale avait accompli sa mission historique et cédait la place à une époque de croissance infiniment plus considérable du mouvement ouvrier dans tous les pays, caractérisée par son développement en extension, par la formation de partis socialistes ouvriers de masse, dans le cadre des divers États nationaux» (Lénine, Karl Marx ).

En 1879, Marx aide activement J. Guesde et P. Lafargue à fonder le Parti ouvrier français.

En 1875, a lieu à Gotha le congrès d’unification des socialistes allemands lassalliens et marxistes (A. Bebel, W. Liebknecht). Dans cette période commence à apparaître la contradiction spécifique de la nouvelle phase de développement du mouvement ouvrier, contemporaine du commencement de la phase impérialiste du capitalisme: la contradiction au sein des partis «marxistes» entre le socialisme scientifique et l’opportunisme, qui tend au compromis avec la bourgeoisie. Réaffirmant les leçons de la Commune, Marx critique sévèrement la tendance au compromis avec l’État bourgeois et l’idéologie juridique; il développe la théorie de la dictature du prolétariat en distinguant nettement les deux étapes du processus de transformation de la société: dans la première, succédant à la prise du pouvoir par la classe ouvrière, continue à régner «le droit égal pour tous», c’est-à-dire le droit bourgeois reposant sur l’égalité des individus («À chacun selon son travail»); la seconde suppose non seulement l’abolition de la propriété capitaliste, mais la transformation complète des rapports de production eux-mêmes: en particulier, la fin de «l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, de l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel». Alors seulement le droit bourgeois peut être définitivement dépassé, et la société peut mettre en pratique le mot d’ordre: «De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins» (cf. Zur Kritik des sozialdemokratischen Parteiprogramms , traduit sous le titre Critique du programme de Gotha ). La lutte de Marx contre l’opportunisme et l’expérience des contradictions dans le mouvement révolutionnaire conduisent ainsi à esquisser la théorie des contradictions dans le processus du passage au communisme.

On notera que cette ligne théorique – qui est à l’origine des théorisations ultérieures de Lénine et de Mao Zedong, notamment – reste cependant relativement indépendante de la constitution d’une théorie du parti (qui, avec la lutte contre l’anarchisme, passe tendanciellement du «parti-conscience» au «parti-organisation», institutionnellement distingué du syndicat). Ce décalage ne devait pas rester sans conséquences sur le fonctionnement des partis ouvriers, sur leur rapport à la «théorie», donc sur l’histoire des États socialistes du XXe siècle.

La dernière période

Dans la dernière période de sa vie, qui s’achève par sa mort à Londres le 14 mars 1883, le travail de Marx est constamment troublé par la maladie. Il suit de très près le travail de traduction du livre Ier du Capital , en particulier la traduction française de J. Roy, publiée en 1875, entièrement revue par lui. Il ne peut achever la rédaction des livres suivants: les livres II et III seront publiés par Engels, sur la base des manuscrits et des indications de Marx, en 1885 et 1894; le livre IV («Théories sur la plus-value») par Kautsky, en 1905-1910.

Marx étudie, outre la conjoncture et la théorie économique, les sciences naturelles (géologie, chimie agricole, agronomie, etc.) en liaison avec la théorie de la rente foncière et du développement du capitalisme dans l’agriculture, pour réfuter le malthusianisme.

La question des sociétés «précapitalistes» et «primitives» avait été étudiée par Marx dans les années 1850-1860, en même temps que celle de la colonisation capitaliste. Elle l’est à nouveau, dans cette dernière période, à partir des travaux des ethnologues américains (L. H. Morgan), comme on le voit dans le livre d’Engels: L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État .

À partir de 1872 (année où Le Capital est traduit pour la première fois en russe par Danielson et Lopatine), Marx entretient des rapports très étroits avec les révolutionnaires russes de la tendance «Volonté du peuple». Il apprend le russe et étudie l’histoire des rapports sociaux «communautaires» dans l’agriculture russe. «Aujourd’hui [...], la Russie est à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire de l’Europe» (préface à la deuxième édition russe du Manifeste du Parti communiste , en 1882). Dans ses Lettres à Vera Zassoulitch et à Mikhaïlovski, il ébauche alors une ultime rectification. Suggérant que la dissolution de la propriété collective précapitaliste n’est pas «fatale», il évoque la possibilité d’une transition originale au socialisme: «La Russie est le seul pays en Europe où la propriété communale s’est maintenue sur une échelle vaste, nationale, mais simultanément la Russie existe dans un milieu historique moderne, elle est contemporaine d’une culture supérieure, elle se trouve liée à un marché mondial où la production capitaliste prédomine.» Ainsi se trouve remise en cause la linéarité du schéma d’évolution des formations sociales. Et par là même le «passe-partout» d’une philosophie de l’histoire, même matérialiste: «[on ne saurait] métamorphoser mon esquisse historique de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théorie historico-philosophique de la marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés, pour arriver en dernier lieu à cette formation économique qui assure, avec le plus grand essor des pouvoirs productifs du travail social, le développement intégral de l’homme».

2. La théorie de Marx

Si elle implique nécessairement des problèmes philosophiques, la théorie de Marx n’est donc pas un système philosophique. Il en résulte, d’abord, qu’elle n’est pas achevée et, d’autre part, que son exposé n’a pas de commencement absolu, ni dans son ensemble, ni dans telle de ses parties (par exemple, dans sa partie «économique», qu’expose Le Capital ). D’où la fameuse réplique de Marx (à propos des guesdistes français): «Ce qui est sûr, c’est que moi je ne suis pas marxiste ...»

Mais cela ne signifie pas que la théorie de Marx ne soit pas systématique au sens scientifique, c’est-à-dire qu’elle ne définisse pas son objet d’étude de façon à en expliquer la nécessité objective. Ce qui confère à cette théorie son caractère systématique, en ce sens, c’est l’analyse des différentes formes de la lutte des classes et de leur connexion. C’est la meilleure définition qu’on puisse en donner, si tant est que le contenu d’une science puisse être enfermé dans une définition.

Classes et luttes de classes

Dans le Manifeste , Marx écrit: «L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.» Cette proposition doit être prise au sens fort: elle ne signifie pas que les luttes de classes ont été le principal phénomène qu’on puisse observer dans l’histoire; ni même que les luttes de classes sont la cause profonde, plus ou moins directe, des phénomènes historiques. Elle signifie que les phénomènes historiques, qui sont la seule réalité de l’histoire, ne sont pas autre chose que des formes (diverses, complexes) de la lutte des classes. La précision apportée par Marx: «jusqu’à nos jours» – précision qu’on peut répéter aujourd’hui encore sans modification au vu de soixante ans d’histoire du socialisme – ne signifie donc pas que la définition apparaîtrait partielle, inexacte, si l’on prenait en considération les «sociétés sans classes» qui ont précédé ou qui suivront l’histoire des sociétés «de classes». Les sociétés sans classes ne révèlent pas (et ne révéleront pas) une réalité sociale plus profonde, plus générale que la lutte des classes, ou lui échappant (c’est généralement ce que l’anthropologie sociale va y rechercher), et par là même «sans histoire». Les sociétés sans classes de l’avenir – dont les tendances de la société actuelle indiquent seulement certains traits – ne peuvent être que le résultat de la transformation de la lutte des classes sous l’effet de cette même lutte de classes. C’est pourquoi Marx et Engels ont toujours insisté sur le fait que les communautés primitives que découvrent la préhistoire et l’ethnographie n’ont rien de commun avec le communisme qui succédera au capitalisme comme mode de production et d’organisation sociales. L’analyse de tendances , qui est l’objet du matérialisme historique, ne peut consister, comme chez Hegel, à rechercher la vérité des fins dans l’accomplissement des origines .

Il importe de bien saisir ce point pour comprendre l’usage et la signification du concept de classe sociale dans le marxisme. En 1852, Marx écrivait à son ami Weydemeyer: «Ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu’elles s’y livrent [...]. Ce que j’ai apporté de nouveau, c’est de démontrer: 1o que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2o que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3o que cette dictature elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classes .» Cette déclaration, faite à une époque où cependant Marx n’avait pas encore élaboré le concept de survaleur ou plus-value , c’est-à-dire le concept de l’exploitation spécifiquement capitaliste, nous éclaire sur la nature du renversement, mieux, de la révolution théorique opérée par Marx dans l’usage du concept de classes sociales. Les économistes et les philosophes classiques avaient déjà développé une théorie de la division de la société en classes en fonction des sources de revenus et de leur rôle dans l’accroissement du «produit net». Témoin Quesnay dans son Tableau économique : «La nation est réduite à trois classes de citoyens: la classe productive , la classe des propriétaires et la classe stérile », désignant respectivement les fermiers capitalistes, les propriétaires fonciers et le personnel d’État, enfin l’ensemble de la population occupée dans l’élaboration (artisanale, industrielle) des «matières premières» (cette classification est très proche, on le voit, de celle qui distingue aujourd’hui les secteurs «primaire», «tertiaire» et «secondaire»). La Révolution française avait déterminé une substitution générale des représentations de la société en termes de classes aux représentations fondées sur les ordres ou les états . Saint-Simon et les saints-simoniens généralisaient cette idée: «Avant la Révolution, la nation était partagée en trois classes, savoir: les nobles, les bourgeois et les industriels. Les nobles gouvernaient, les bourgeois et les industriels les payaient. Aujourd’hui la nation n’est plus partagée qu’en deux classes: les bourgeois et les industriels.» (Catéchisme des industriels .) Puis ils la radicalisaient: «L’exploitation de l’homme par l’homme, voilà l’état des relations humaines dans le passé [...]. Les hommes sont donc partagés alors en deux classes, les exploitants et les exploités.» (Exposition de la Doctrine saint-simonienne , 1829.) De son côté, Ricardo montrait que la distribution de la valeur produite entre salaires et profits (abstraction faite de la rente foncière) détermine une opposition d’intérêts, qui se résout toutefois dans le mouvement de l’accumulation. Mais, pour Marx, c’est la lutte des classes, avec ses effets historiques et ses tendances, qui détermine l’existence des classes, et non pas l’inverse. Autrement dit, les classes sociales ne sont pas des choses ou des substances (par exemple, une partie de ce «tout» qu’est la société, un sous-groupe de ce «groupe», une subdivision, etc.) qui entreraient ensuite en lutte. Ou, si l’on préfère, l’analyse historique des classes sociales n’est rien d’autre que l’analyse des luttes de classes et de leurs effets.

Ainsi, l’idéologie historique d’une classe (la conscience de classe du prolétariat, par exemple) n’est pas créée, élaborée, inventée par celle-ci à la façon dont la première psychologie venue s’imagine qu’un sujet (individu ou groupe) invente, consciemment ou inconsciemment, ses idées: elle est produite dans des conditions matérielles données en face de l’idéologie adverse et en même temps qu’elle, comme une forme particulière de la lutte de classes, et elle s’impose dans la société (elle existe tout simplement) avec le développement de cette lutte.

Par là, la théorie de Marx rend tout à fait caduc le débat traditionnel entre les tenants d’une définition «réaliste» des classes et ceux d’une définition «nominale» (est-ce que les classes sont des unités réelles ou seulement des collections d’individus rassemblés pour les besoins de la théorie d’après un ou plusieurs critères?), c’est-à-dire le débat entre sociologues qui, tous, recherchent une définition des classes sociales «avant» d’en venir à l’analyse de la lutte des classes. En pratique, cette démarche correspond à une tendance fondamentale de l’idéologie bourgeoise qui cherche à montrer que la division de la société en classes est éternelle, mais non pas leur antagonisme; ou encore que celui-ci n’est qu’un comportement particulier des classes sociales, lié à des circonstances historiques (comme le XIXe s.) et idéologiques (influence du communisme) transitoires, un comportement à côté duquel on pourrait en imaginer et en pratiquer d’autres (conciliation...).

C’est pourquoi Marx peut écrire en toute rigueur dans le Manifeste : «La société bourgeoise moderne n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de luttes à celles d’autrefois.» Il faut lire au sens fort: de nouvelles classes, c’est-à-dire de nouvelles conditions d’oppression, c’est-à-dire de nouvelles formes de luttes.

On est conduit par là à la proposition fondamentale selon laquelle les classes sociales sont déterminées par leur rôle économique, ou plus exactement par leur place dans la production matérielle . Cette proposition est identique à celle-ci: l’ensemble des luttes de classes est déterminé, en dernière instance, par la lutte économique des classes, par la lutte des classes dans la production . Cela signifie que les classes sociales ne s’opposent pas en prenant parti pour ou contre des conceptions du monde, pour ou contre un statut juridique, pour ou contre des formes d’organisation politique, pour ou contre des modes de répartition de la richesse sociale, pour ou contre des formes d’orúganisation de la circulation des biens matériels, sinon à cause de la lutte des classes dans la production, et finalement en vue de cette lutte. Et cela, parce que c’est la lutte des classes dans la production qui entraîne l’existence matérielle des classes, leur «subsistance»: c’est la lutte de classe quotidienne menée dans la production par le capital qui fait du procès de travail un procès de production de survaleur (et, donc, de profit, qui n’en est qu’une fraction), base matérielle de l’existence d’une classe capitaliste; c’est la lutte de classe quotidienne menée dans la production par les travailleurs qui assure, contre la tendance du capital au profit maximal, les conditions de travail et les conditions matérielles (notamment le niveau des salaires) nécessaires à la reproduction de la force de travail, à l’existence de la classe ouvrière.

Cette proposition, qui est la base de la théorie historique de Marx, est aussi pour lui la base de la tactique de la lutte de classe du prolétariat: elle en éclaire le point de départ et le point d’arrivée. Le point de départ: la lutte du prolétariat commence avec sa lutte économique et elle continue en permanence à se fonder sur elle. Le point d’arrivée: la lutte politique du prolétariat n’atteint son objectif qu’à la condition de se poursuivre jusqu’à l’abolition du salariat, du rapport capital-travail salarié qui est le rapport social de production fondamental. Les objectifs politiques sont le moyen de parvenir à ce but, qui en commande la mise en œuvre selon les conjonctures historiques (Misère de la philosophie ; Salaire , prix et profit ; Critique du programme de Gotha ).

Capital et travail salarié

Dans cette perspective, il n’est pas difficile de déterminer ce qui constitue, selon l’expression de Marx lui-même, la «quintessence» de la théorie du mode de production capitaliste exposée dans Le Capital , et ce qui indique le lieu précis de la rupture opérée par Marx à l’égard de l’économie politique, de la sociologie et de l’historiographie bourgeoises: l’analyse de la survaleur (en allemand, Mehrwert , qu’on avait traditionnellement traduit par « plus-value », malgré le sens différent de ce terme en français).

Le mouvement du capital et l’origine de la survaleur

Ce qui définit le capital dans la pratique de l’économie bourgeoise, c’est la mise en valeur d’une quantité de valeur donnée. Toute somme de valeur n’est pas du capital, cela dépend de son utilisation : les valeurs thésaurisées ou consacrées à la consommation individuelle ne sont pas du capital. Il faut pour cela que la valeur soit investie de façon à s’accroître d’une quantité déterminée. Cette quantité constitue par définition la survaleur. En ce sens, la notion de survaleur est formellement présente dès qu’on se donne un capital quelconque: chaque capital individuel réalise pour son compte le même mouvement général, qui le définit, en dégageant de la survaleur et en se l’incorporant dans un processus qui, par définition, est sans fin. Selon une métaphore mathématique insistante, Marx appelle ainsi «survaleur» la différentielle d’accroissement du capital-argent.

Mais ce processus peut apparaître de façon différente selon les modes d’investissement (et, par suite, aussi selon les points de vue qu’ils définissent dans la pratique et la théorie économiques): capital financier, capital commercial, capital industriel. La survaleur semble alors se dissoudre dans les différentes formes d’accroissement du capital: intérêt, bénéfice commercial, profit industriel, dont le mécanisme est en pratique tout à fait différent. Du même coup, le capital s’identifie à une forme particulière sous laquelle se présente sa valeur: argent, marchandises, moyens de production. Cependant, la forme «argent» est toujours présente et privilégiée : comme l’argent est l’équivalent de toutes les marchandises (y compris les moyens de production et le travail nécessaires au fonctionnement du capital industriel), il représente la valeur en soi , indépendamment des objets matériels auxquels elle est attachée. Or le mouvement du capital ne s’intéresse pas à ces objets, mais seulement à l’accroissement de la quantité de valeur. Le mouvement du capital apparaît donc essentiellement comme l’accroissement d’une quantité monétaire, une forme développée de la circulation monétaire.

Si l’on considère l’existence du capital à l’échelle sociale, et si l’on pose le problème de l’origine de la survaleur, il apparaît cependant que celle-ci ne peut résider dans la circulation marchande ni, par conséquent, dans les opérations spécifiques du capital commercial, ni dans celles du capital financier, bien que les formes de la circulation marchande, généralisée par le capitalisme, en soient apparemment l’essentiel. En effet, la circulation marchande et monétaire, à l’échelle de la société, est régie par la règle de l’échange entre valeurs équivalentes , qui préside à chaque acte individuel d’échange, à chaque contrat. Aucune valeur nouvelle ne peut donc être créée dans la sphère de la circulation. Le seul capital dont le mouvement peut créer de la valeur est donc le capital industriel , le capital productif, dont les opérations spécifiques se déroulent hors de la sphère de la circulation, et ne consistent pas en échanges, mais, une fois rassemblés les facteurs de production nécessaires (matières premières, moyens de travail, travailleurs salariés), consistent en transformation matérielle, c’est-à-dire en travail .

Il faut donc renverser notre première définition: le profit industriel ou commercial, l’intérêt (et également la rente foncière) ne sont pas des formes autonomes de l’accroissement du capital; ce sont (y compris le profit industriel) des formes dérivées, transformées , de la survaleur sociale provenant de la sphère de la production. Chaque capitaliste industriel fonctionne ainsi, quelle que soit la part qu’il s’en approprie finalement, en faisant rendre de la survaleur au travail pour le compte du capital social tout entier, comme son représentant. L’autonomie apparente du profit, de l’intérêt, etc. ne provient que de la complexité des rapports concurrentiels qui rattachent les unes aux autres les différentes fractions du capital social, et qui se reflète dans les catégories de la comptabilité et de l’économie politiques bourgeoises. Pour en comprendre les lois, il faut d’abord percer le secret de la production de survaleur, puis découvrir les mécanismes de sa transformation dont la pratique économique ne révèle que les résultats.

Travail et surtravail

Le capital productif se divise alors en deux parties dont le rapport quantitatif varie: celle qui s’investit en moyens de production , qu’ils soient fixes ou circulants (machines, matières premières), consommés dans le procès de travail; et celle qui s’investit en salaires , prix de la force de travail que le capital achète pour un temps déterminé. Marx appelle la première capital constant , la seconde capital variable . En effet, les moyens de production, qui sont le produit d’un travail passé et représentent une certaine quantité de valeur, ne peuvent par eux-mêmes introduire aucune valeur nouvelle. Plus précisément, ils transfèrent au produit leur propre valeur, au fur et à mesure de leur consommation productive (transformation, usure) par le travail. Inversement, le travail humain a la double propriété de conserver la valeur des moyens de production qu’il consomme, en la transférant au produit, et d’y ajouter une valeur supplémentaire en fonction de la quantité de travail dépensée (temps, intensité, nombre de travailleurs).

Cette théorie n’est rigoureuse qu’à la condition de définir le travail comme l’usage d’une marchandise particulière, la force de travail , que le capitaliste achète au travailleur. Définition conforme, précisément, aux conditions du mode de production capitaliste dans lesquelles (contrairement à ce qui se passe, par exemple, dans l’esclavage) le travailleur n’est pas lui-même une marchandise, achetée et vendue, mais apparaît (sur le marché du travail) en face du capitaliste comme le vendeur, le partenaire d’un contrat d’échange (force de travail contre salaire). Elle est masquée par la fiction juridique (mais fiction nécessaire, on va le voir) du salaire, qui présente celui-ci comme «prix du travail» proportionnel à la quantité de travail fournie (alors que le travail n’est pas, en fait, une marchandise).

La valeur d’une marchandise comporte donc toujours elle-même deux parties: l’une, qui est transférée des moyens de production dans le procès de travail et est proportionnelle à la quantité de travail passé nécessaire à leur production; l’autre, qui est créée (ajoutée) par ce procès et proportionnelle à la quantité de travail présent – à condition du moins qu’il s’agisse dans tous les cas de travail socialement nécessaire, dépensé dans les conditions moyennes de productivité et correspondant à un besoin effectif de l’ensemble de la production sociale, ce qui n’est généralement vrai qu’en moyenne (la concurrence se chargeant d’imposer cette norme aux capitaux individuels comme «loi coercitive externe»).

Le mode de production capitaliste ne peut se développer que sur la base d’une productivité suffisante du travail (dépendant elle-même des progrès des instruments et techniques de production): il a pour condition historique un état donné du développement des forces productives matérielles. Sur cette base, l’emploi du travail salarié a pour conséquence que la quantité de valeur nouvellement créée dans chaque procès de production excède la valeur de la force de travail elle-même. En d’autres termes, une partie seulement du travail dépensé est nécessaire à la reproduction de la force humaine de travail qui est utilisée (donc usée, consommée) dans le procès de travail; le reste délivre, par rapport à ce travail nécessaire, un surproduit, il constitue un surtravail d’importance variable. En d’autres termes encore, une partie seulement de la valeur nouvellement produite représente l’équivalent des marchandises que le travailleur doit consommer pour reproduire sa force de travail, le reste constitue de la survaleur.

Quant à la valeur transférée aux produits par les moyens de production à proportion de leur utilisation, elle représente évidemment l’équivalent des nouveaux moyens de production qui doivent être acquis pour que le processus de production puisse continuer, donc pour que le capital puisse fonctionner comme tel; le processus de production a pour condition l’appropriation permanente des moyens de production par le capital que son fonctionnement même reproduit.

Le «mystère» de la création de survaleur par le mouvement du capital n’a donc pas d’autre secret que l’ensemble des conditions techniques (productivité du travail) et sociales (forme du travail salarié) qui permettent au travail de créer une valeur excédant celle de la force de travail. La survaleur a donc une limite supérieure , constituée par la capacité de travail de la classe ouvrière, et une limite inférieure , représentée par la valeur de la force de travail à un moment donné. Le mécanisme de production de la survaleur, c’est le mécanisme des rapports de production capitalistes, c’est-à-dire le mécanisme qui oblige le travailleur à dépasser cette limite inférieure correspondant à sa propre reproduction et à repousser la limite supérieure de sa capacité de travail. C’est un mécanisme d’exploitation , c’est-à-dire de lutte économique de classes: lutte du capital assurant l’extraction de survaleur; lutte des travailleurs préservant leur propre subsistance.

Les deux formes de la survaleur

Marx analyse séparément les deux formes typiques sous lesquelles cette lutte de classes se déroule en permanence: il les désigne comme production de survaleur absolue et production de survaleur relative .

La survaleur absolue (Le Capital , liv. Ier, sect. III) correspond à une productivité donnée du travail social, à une valeur donnée de la force de travail. Elle révèle tout simplement, sous une forme immédiate, l’extraction d’un surtravail qui est l’essence de l’accroissement du capital: contraindre le travailleur à dépenser sa force de travail au-delà des nécessités de sa propre reproduction , du fait qu’il ne dispose pas lui-même des moyens de production nécessaires. Le moyen fondamental pour y parvenir est l’allongement de la durée du travail, la fixation du salaire de telle façon que le travailleur ne puisse reproduire sa force de travail qu’en travaillant plus longtemps. Cette tendance apparaît isolément (ou comme forme principale) avec les débuts du capitalisme, mais elle continue de jouer sur la base de n’importe quelle productivité du travail social.

Elle suscite directement la lutte économique de classe des travailleurs pour la journée de travail «normale», qui s’efforce de contrecarrer la tendance à l’allongement de la durée du travail, y compris par des mesures légales (Le Capital , liv. Ier, chap. X). Mais la survaleur absolue a pour limite la préservation de la classe ouvrière elle-même. L’histoire montre éloquemment l’élasticité de cette limite, dès lors que la concurrence de la main-d’œuvre et sa faiblesse d’organisation rendent le rapport des forces défavorables à la classe ouvrière. Inversement, la résistance organisée de la classe ouvrière rend cette limite plus étroite. Elle contribue à orienter le capital vers une seconde forme de survaleur.

La survaleur relative (Le Capital , liv. Ier, sect. IV) a un principe inverse: l’augmentation du surtravail n’y est pas obtenue directement par prolongation du travail nécessaire, mais par la réduction de celui-ci, en faisant baisser la valeur de la force de travail, c’est-à-dire la valeur des marchandises nécessaires à sa reproduction. Ce résultat est obtenu par l’élévation de la productivité du travail qui est, en pratique, inséparable de l’accroissement de son intensité . L’analyse des «méthodes» diverses utilisées par le capital pour produire une survaleur relative met bien en évidence la solidarité qui, par-delà leur concurrence, réunit les différentes fractions du capital social dans le procès d’exploitation: chaque capitaliste accroît son profit individuel en augmentant chez lui la productivité du travail, mais il ne contribue finalement à la production de survaleur, sur laquelle sont prélevés tous les profits individuels, que dans la mesure où il contribue à abaisser ainsi la valeur des moyens de consommation de la classe ouvrière.

Les méthodes qui permettent ainsi d’élever la productivité du travail ne comportent pas, contrairement à l’allongement du travail, de limite absolue. C’est pourquoi elles engendrent le mode d’organisation de la production matérielle spécifique du capitalisme . Elles reposent sur la coopération, sur la division du travail poussée entre les individus (division manufacturière en attendant l’organisation «scientifique» du travail et le taylorisme), sur l’utilisation des machines remplaçant partiellement l’activité humaine (ou plutôt se la subordonnant) et sur l’application des sciences de la nature au procès de production. Toutes ces méthodes concourent à élever le degré de socialisation du travail, en remplaçant le travailleur individuel, autrefois susceptible de mettre en œuvre à lui seul les moyens de production, par un travailleur collectif, complexe et différencié. Elles présupposent la concentration des travailleurs, donc la concentration du capital à une échelle toujours plus grande. Elles généralisent la division du travail manuel et du travail intellectuel dans la production elle-même.

L’analyse de la survaleur relative illustre ainsi la théorie marxiste de la combinaison des rapports sociaux de production et des forces productives matérielles (qui incluent la force de travail humaine): elle montre comment le capitalisme, qui suppose historiquement un état donné du développement des forces productives, détermine la transformation incessante, le développement nécessaire des forces productives comme moyen de produire une survaleur, comment il détermine une révolution industrielle ininterrompue (alors que l’idéologie bourgeoise représente volontiers la révolution industrielle comme une évolution naturelle dont le contenu ne dépend en rien des rapports de production capitalistes). Elle montre que le développement des forces productives est la réalisation matérielle des rapports de production capitalistes. Elle montre que, dans ce développement, c’est toujours la transformation des moyens de production qui précède et impose les transformations dans la qualité de la force de travail.

L’analyse de Marx révèle que le développement des forces productives dans le capitalisme, qui tranche avec le conservatisme relatif de tous les modes de production antérieurs, n’est pas un développement absolu; il n’élève la productivité du travail social que dans les limites qu’impose à chaque capital la recherche du profit maximal. Cependant, ce développement ne comporte aucune borne supérieure au-delà de laquelle il ne pourrait se poursuivre, sinon en raison des contradictions que détermine en son sein le caractère antagonique des rapports de production, et qui alimentent la lutte de classes. Précisément, cette lutte y est présente sous de multiples formes qui sont indissociables de l’organisation technique du procès de travail lui-même: dans le mode de production capitaliste, le développement de la productivité de travail a pour conditions nécessaires l’intensification permanente du travail (les cadences infernales qui relaient l’allongement de la durée du travail), la parcellisation des tâches, la déqualification relative des travailleurs, l’aggravation tendancielle de la division du travail manuel et du travail intellectuel (qui assure au capital le contrôle absolu des moyens de production dans leur usage), le chômage technologique des travailleurs éliminés par la mécanisation, etc.

L’accumulation

Le mouvement du capital ne produit de la survaleur que pour se reproduire lui-même comme capital, et même se reproduire sur une échelle élargie. La reproduction simple du capital intervient lorsque la survaleur est tout entière consommée par la classe capitaliste de façon improductive. La reproduction élargie, l’accumulation du capital , est le véritable objectif de la production capitaliste. Elle en est en même temps le moyen, car seule elle permet la concentration du capital dont dépend l’élévation de la productivité, la survaleur relative.

En apparence, dans chaque cycle de production pris isolément, le capital et le travail proviennent de deux pôles distincts; le capitaliste et le travailleur salarié, l’un et l’autre propriétaires d’une marchandise, concluent un contrat d’échange entre valeurs équivalentes (salaire contre force de travail). En réalité, dès qu’on considère la transformation de la survaleur en capital – le procès de reproduction du capital au cours de cycles de production successifs –, le capital se révèle constitué de survaleur accumulée; le capital est du surtravail extorqué servant à l’extorsion d’un nouveau surtravail.

Marx écrit dans Le Capital (liv. Ier, chap. XXIV): «Chaque transaction isolée respecte la loi de l’échange des marchandises exactement, le capitaliste achetant continuellement la force de travail, le travailleur la vendant continuellement (on admettra même qu’il l’achète à sa valeur réelle); dans cette mesure, la loi d’appropriation qui repose sur la production et la circulation des marchandises (ou loi de la propriété privée) se transforme manifestement en son contraire direct par sa dialectique propre, interne et inéluctable. L’échange d’équivalents qui apparaissait comme l’opération originelle s’est retourné de façon que l’échange n’a lieu qu’en apparence, tandis que, premièrement, la part du capital échangée contre la force de travail n’est elle-même qu’une part du produit du travail d’autrui approprié sans équivalent et, que, deuxièmement, elle doit être remplacée par son producteur, le travailleur, en y ajoutant un nouveau surplus. Le rapport d’échange réciproque entre le capitaliste et le travailleur n’est donc plus qu’une apparence appartenant au procès de circulation, une simple forme [...]. La séparation entre propriété et travail devient la conséquence nécessaire d’une loi qui, apparemment, découlait de leur identité.»

Les formes économiques de la circulation marchande et les formes juridiques bourgeoises (liberté, égalité, propriété individuelles), qui leur sont exactement adaptées, ne sont donc pas l’essence ou l’origine des rapports de production capitalistes, elles sont le moyen nécessaire de leur reproduction.

L’accumulation du capital est le phénomène tendanciel fondamental auquel se rattachent les lois économiques du mode de production capitaliste. C’est son rythme conjoncturel qui commande le rythme d’accroissement de la masse des salaires (et non l’inverse, comme s’efforce de le faire croire le capitaliste). Mais celui-ci ne dépend pas seulement du taux global de l’accumulation: il dépend surtout des transformations qu’elle entraîne dans la composition organique du capital , qui est par définition le rapport de sa fraction constante (valeur des moyens de production) à sa fraction variable (valeur de la force de travail). En tant qu’elle repose essentiellement sur l’élévation de la productivité du travail et les révolutions technologiques productives de survaleur relative, l’accumulation s’accompagne d’une élévation tendancielle de la composition organique moyenne du capital social, c’est-à-dire d’une disproportion croissante entre la fraction du capital (machines, matières premières) qui matérialise du travail passé – «mort» – et celle qui s’investit en travail vivant.

C’est pourquoi l’accumulation du capital produit un double résultat historique: d’une part, la concentration toujours plus grande des moyens de production, la concentration inéluctable du capital sous ses différentes formes; d’autre part, la création, en permanence, d’une surpopulation relative des travailleurs, ou «armée industrielle de réserve», qui est la véritable loi de population de la société capitaliste, ce qui peut prendre diverses formes selon la conjoncture et les époques historiques: les différentes formes du chômage ouvrier, partiel ou total; les différentes formes de surpopulation «latente» créées par le capital dans les campagnes et les pays coloniaux.

La conjonction nécessaire de ces deux effets – et leur explication – montre que la reproduction de la force de travail (donc la consommation des travailleurs, leur nombre, leur qualité) est un aspect de la reproduction du capital social. «Au point de vue social, la classe ouvrière est donc, comme tout autre instrument de travail, une appartenance du capital dont le procès de reproduction implique, dans certaines limites, même la consommation individuelle des travailleurs [...]. Une chaîne retenait l’esclave romain, ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire. Seulement ce «propriétaire», ce n’est pas le capitaliste individuel, mais la classe capitaliste [...]. Le procès de production capitaliste, considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement marchandise, ni seulement survaleur; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié.» Il n’y a donc pas d’autre moyen d’en pallier les effets que d’abolir ce rapport lui-même , en transformant la lutte économique de classe quotidienne, grâce à quoi la classe ouvrière assure sa survie, en une lutte politique de classes pour la transformation des rapports sociaux. Le capital en fournit lui-même les bases en concentrant la classe ouvrière et en aggravant son exploitation.

Plus généralement, Marx analyse (au livre II du Capital ) les conditions d’ensemble qui permettent la reproduction du capital et son accumulation: reprenant et transformant certaines idées de Quesnay, il montre que ces conditions sont des conditions d’inégalité entre les investissements dans le secteur I du capital social (branches de production de moyens de production) et le secteur II (production de moyens de consommation), qui correspondent, à l’échelle sociale, à la division de chaque capital individuel en capital constant et capital variable. Karl Marx en esquisse l’étude mathématique en construisant les schémas de reproduction du capital social. Ce sont ces conditions qui, à la fois, permettent la réalisation de la survaleur (sa transformation en argent capitalisable), et font que chaque capital productif trouve sur le marché les facteurs matériels de sa reproduction. Elles impliquent l’avance permanente de la production des moyens de production sur celle des moyens de consommation: le fait que le secteur I du capital social constitue pour lui-même son principal marché, la production pour la production .

Mais ces analyses soulèvent des difficultés, dont la liaison interne n’a pu être aperçue que peu à peu, avec l’étude des phases successives de l’accumulation capitaliste et des conditions historiques de leur «régulation» économique.

D’une part, si la reproduction du capital définie chez Marx est bien globale , elle n’est cependant pas complètement analysée. La reproduction de la force de travail (où interviennent des institutions étatiques, mais aussi des rapports sociaux et idéologiques, familiaux, scolaires, etc., et enfin tout le système des inégalités entre formations sociales «développées» et «sous-développées», avec leurs effets de migrations et de surexploitation) n’est envisagée qu’à travers son résultat «comptable»: la valeur moyenne de la force de travail équivalente à la valeur des moyens de consommation produits. Les contradictions sociales, les aspects supplémentaires de la lutte des classes qu’elle comporte restent donc implicites. L’apparence se reconstitue, paradoxalement, d’une régulation automatique de la reproduction sociale.

D’autre part, la «réalisation» de la survaleur ne s’effectue jamais dans des conditions d’équilibre entre les deux «secteur», mais nécessite leur réajustement périodique, prenant la forme de crises . Quel en est le mécanisme? Sur ce point, les marxistes se sont aussitôt divisés. Les uns (comme R. Luxembourg) ont repris l’explication par la «sous-consommation» des travailleurs inaugurée par Sismondi et en ont déduit la nécessité absolue pour le capitalisme d’une expansion «extérieure» (pillage colonial, conquête de nouveaux marchés). Si cette expansion ne peut se poursuivre indéfiniment («puisque la Terre est ronde»), le mode de production capitaliste va vers une catastrophe finale. Les autres (tels Lénine et Hilferding) ont développé l’hypothèse inverse: celle d’un déséquilibre ou d’une «surproduction relative», structurelle, des moyens de production, conduisant aux formes du capitalisme de monopole industriel et financier. Dans les deux cas, l’articulation entre la base productive des crises et leur forme monétaire reste une difficulté permanente.

Les lois économiques du capitalisme

Du moins les «lois économiques» énoncées par Marx possèdent-elles deux caractéristiques remarquables: d’une part, ce sont des lois nécessaires , déduites du mécanisme fondamental de la production, et non pas de simples modèles des variations des grandeurs économiques définies au niveau de la circulation des marchandises et des capitaux; d’autre part, ce sont des lois tendancielles , dont les effets sont contrecarrés par suite des rapports de production mêmes dont elles dérivent, et qui conduisent ainsi à des contradictions. Elles dépendent, dans leur réalisation, du développement historique de l’accumulation capitaliste (la concurrence des capitaux prend des formes différentes en fonction de leur degré de concentration, du développement inégal du marché mondial, etc.). Elles débouchent ainsi directement sur l’étude de l’impérialisme.

Les analyses qu’on vient de résumer constituent le cœur même de la théorie de Marx, où se concentre sa nouveauté révolutionnaire. Elles impliquent l’énoncé d’une série d’autres lois économiques, dont Marx a lui-même précisé qu’il n’avait pu, dans Le Capital , les étudier complètement, et qui apparaissent soit comme des présupposés, soit comme des conséquences de l’analyse du surtravail et de la reproduction du capital social.

L’analyse de Marx implique l’énoncé et la vérification d’une loi de la valeur . Cette loi est généralement énoncée comme loi de l’échange des marchandises à leur valeur, elle-même proportionnelle à la quantité de travail nécessaire à leur production. Cette formulation est cependant inexacte.

Marx a repris aux économistes classiques (A. Smith, D. Ricardo) le principe de la détermination objective de la valeur des marchandises par le temps de travail nécessaire à leur production. Mais les économistes classiques (y compris Ricardo) n’ont pas été en mesure de développer scientifiquement ce principe; ils ont dû en revenir plus ou moins vite à d’autres principes d’explication, relevant de l’observation empirique de la circulation marchande (de la concurrence). Cette incapacité est liée à l’absence d’une analyse de la survaleur et des mécanismes de sa production comme sources des «formes transformées» du profit, de l’intérêt et de la rente, qu’ils cherchent à expliquer directement. Elle est liée à l’erreur (héritée d’Adam Smith) qui consiste à réduire, en remontant de proche en proche aux cycles de production antérieurs, la valeur de toute marchandise à du salaire et du profit, c’est-à-dire à du capital variable. Autrement dit, cette incapacité vient de ce que les économistes ne voient pas que la production capitaliste est production de marchandises et de valeur uniquement en tant que production de survaleur ; ils ne voient pas dans cette production le rôle des moyens matériels de production (capital constant) dont l’appropriation capitaliste reproduite en permanence permet seule de créer de la valeur, de dépenser du travail vivant en l’ajoutant au travail mort capitalisé. D’où la nécessité d’une «critique de l’économie politique»: c’est le sous-titre du Capital .

Dans la première section du Capital (liv. Ier), Marx fait l’analyse de la notion de valeur. Il montre la différence radicale entre les deux aspects de la marchandise: sa valeur d’usage (son utilité) et sa valeur d’échange . L’utilité sociale des marchandises (pour la production ou la consommation) renvoie aux caractères concrets (singuliers, incommensurables) du travail qui les produit et les transforme. La valeur d’échange renvoie uniquement au travail abstrait , c’est-à-dire à la quantité de force humaine dépensée dans la production et, en tant que telle, homogène, interchangeable. En second lieu, il distingue clairement la quantité de valeur des marchandises de leur forme de valeur , qui fait que, dans la pratique de l’échange, une quantité d’une marchandise donnée représente la quantité de valeur d’une autre marchandise. Cette distinction lui permet d’exposer une genèse logique des formes développées successives de la valeur, dont le terme est une théorie de l’argent, équivalent universel de toutes les autres marchandises, en qui la valeur semble se matérialiser «par nature» (ou bien «par convention»). La distinction de la valeur et de la forme de valeur permet ainsi de comprendre comment le prix des marchandises (leur équivalent en argent) peut différer quantitativement de leur valeur.

Mais cette explication n’est que formelle, au sens littéral du terme. Elle ne permet pas de comprendre pourquoi ni comment la valeur des marchandises détermine leur prix. Pour cela, il faut précisément considérer les marchandises en tant que produits de capitaux. C’est l’objet du livre III, sections I et II, où Marx montre la nécessité d’un taux général de profit qui soit le même pour tous les capitaux, aux fluctuations conjoncturelles près. En effet, des capitaux différents, investis dans des branches de production différentes, ont généralement des compositions organiques différentes; et, comme seul le capital variable est producteur de survaleur, ils rapporteraient par là même, dans des conditions données d’exploitation de la force de travail, des profits très inégaux si les marchandises étaient vendues à leur valeur, si la survaleur produite par chaque capital constituait directement le profit qu’il s’approprie. Cette inégalité tendancielle entraîne la concurrence des capitaux, qui produit à son tour la péréquation des taux de profit et la fixation d’un taux général moyen. Les marchandises se vendent alors (sous réserve des variations individuelles du marché) non pas à leur valeur, mais à leur prix de production , obtenu en additionnant les coûts de production (prix des moyens de production, salaires) et le profit moyen. Mais il va de soi (bien que Marx n’ait pu véritablement développer ce point, d’une importance pratique considérable) que le mouvement des prix dépend directement des conditions dans lesquelles peut s’exercer la concurrence des capitaux, et se former le «profit moyen», conditions qui se transforment avec l’histoire du capitalisme. Il va de soi également que, au niveau de la société tout entière, la somme des valeurs reste toujours strictement égale à la somme des prix de production.

Sur cet axiome reposent toutes les théories marxistes de la «régulation» du procès de production capitaliste. Rien d’étonnant qu’il soit à la fois l’enjeu des rectifications (incorporant aux schémas d’explication de Marx une définition plus complexe de leurs conditions de validité historique) et des révisions (substituant à la détermination matérialiste de la valeur travail des postulats formalistes ou psychologistes d’«équilibre», d’«utilité» ou de «rationalité des agents économiques»).

On peut en rapprocher directement la loi de baisse tendancielle du taux de profit (Le Capital , liv. III, chap. XIII-XV), qui résulte de l’accumulation capitaliste même; avec elle, la composition organique moyenne du capital social tend à s’élever en permanence. Et, par conséquent, même si le capital augmente sans cesse la masse du travail salarié en élargissant l’échelle de la production, en détruisant toutes les formes d’économie antérieures, il tend sans cesse à en diminuer l’importance relative, à faire baisser ainsi la survaleur en proportion du capital total investi (donc, le profit). Les différents moyens que le capital met en œuvre pour contrecarrer cette tendance historique se ramènent tous, en dernière analyse, soit à élargir le champ de l’exploitation, soit à intensifier celle-ci en compensant la diminution relative de la masse de survaleur par l’élévation absolue de son taux. Ils conduisent donc tous à l’aggravation et à la généralisation de l’antagonisme des classes.

Le matérialisme historique

Qu’est-ce que le capital, en somme? Ce n’est pas une «chose» (argent, moyens de production). Il doit être, au contraire, étudié comme un processus cyclique qui se déroule en permanence à l’échelle de la société tout entière, et dont le moment principal est celui de la production; c’est là que, simultanément, s’effectuent la transformation matérielle de la nature et la création de survaleur; c’est là que s’effectue le travail sous la condition de fournir, d’être un surtravail.

Le capital n’est pas non plus un titre juridique , par exemple la propriété juridique (privée) des moyens de production. Certes, la propriété juridique (qui prend historiquement une série de formes, du capitalisme individuel au monopole d’État) est indispensable au fonctionnement du capital, de même que lui est indispensable la forme juridique, en apparence distincte, du travail salarié, qui forme système avec elle. Mais il ne s’agit là que des conditions requises pour le fonctionnement des rapports de production capitalistes qui sont le processus réel d’appropriation du travail par le moyen de l’appropriation des moyens de production, que le cycle capitaliste reproduit sans cesse. En tant que rapport social , la propriété capitaliste est identique au travail salarié. L’un ne peut pas exister historiquement sans l’autre.

Le capital est un système de rapports sociaux de production, qui ne recouvre pas autre chose que l’existence du surtravail. De même, la loi de la valeur développée par le mode de production capitaliste ne recouvre pas autre chose qu’un mode particulier de répartition du travail social entre les différentes branches de production, et de régulation de cette répartition en vue de l’obtention du surtravail.

Mais le surtravail a d’autres formes d’existence historique que la forme capitaliste: la rente féodale aussi est une forme de surtravail, souvent immédiatement visible (la corvée), que le capital a dû abolir pour se développer lui-même. Le capital n’est qu’un système de rapports sociaux historiques, transitoires, comme l’est, avec lui, l’ensemble des catégories économiques de la circulation et de la comptabilité marchandes qu’il requiert et généralise.

Cette formulation est cependant insuffisante. Elle pourrait faire penser que l’analyse de Marx conduit à un relativisme historique: faire du capital une simple forme historique, limiter son domaine de validité... L’analyse de Marx enseigne en réalité autre chose. Elle découvre, dans le mécanisme même de cette forme historique (le mécanisme de la survaleur): les causes de la transformation des conditions matérielles dans lesquelles elle apparaît (la productivité du travail, la révolution des forces productives); les contradictions dont le développement produira sa propre «négation», sa propre destruction; les agents de cette transformation (le prolétariat) dont les capacités techniques, les formes d’organisation politique, l’idéologie préfigurent en partie des rapports sociaux à venir.

Le capital, l’ensemble des rapports sociaux doivent donc être définis indissolublement comme processus , comme contradiction et comme tendance historique .

Cela dit, il ne suffit nullement d’avoir analysé la détermination économique de la lutte des classes pour être en mesure d’en expliquer la dialectique et d’en maîtriser les phases concrètes. Il faut savoir analyser également la superstructure politique et idéologique dont le fonctionnement est nécessaire à la reproduction de l’ensemble des rapports sociaux, par où passe également leur transformation, et qui consiste en luttes de classes spécifiques, irréductibles à la seule lutte économique. De même, il faut être en mesure d’analyser le complexe des luttes de classes qui, au sein d’une formation sociale donnée (la France de 1848, la Russie de 1917, le marché impérialiste mondial de 1970), renvoient à des modes de production différents, inégalement développés: la question de la paysannerie a toujours été le point le plus difficile de la théorie et de la tactique marxistes. Ces développements, Marx n’a pu, pour sa part, les accomplir systématiquement, à la suite du Capital . Mais il les a largement esquissés, et il en a mis les conclusions en pratique tout au long de son activité de militant. Marx n’est pas le seul auteur de son œuvre: le fait était, de son temps, unique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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